Hier matin, une idée a fait irruption dans mon esprit, si forte, si séduisante, si péremptoire, qu’en quarante-huit heures, sans gêne, elle s’est installée chez moi, a changé mes plans, mes dispositions, mes interrogations et s’est emparée de mon avenir. Elle me considère comme un partenaire qui lui obéit. Le pire ? Elle amène sa famille avec elle.

Alors que je me suis contenté d’ouvrir la porte, me voici condamné, je n’ai plus le choix : je dois écrire.

Quelle est cette idée ? Un homme néglige d’en secourir un autre dans sa jeunesse. Par cet acte, le criminel découvre sa monstruosité, s’en veut et se réforme radicalement. Vingt ans plus tard, tandis qu’il est devenu altruiste et généreux, sa victime le retrouve. Or la victime s’est également transformée : sa souffrance l’a rendue rancunière, aigrie, cruelle… Le trajet des deux hommes a inversé leurs positions : la victime est passée bourreau, l’assassin se comporte en homme bon. Une rédemption rencontre une damnation… Qu’arrivera-t-il ?

Sitôt que j’eus noté cette idée, voilà que ses sœurs ont rappliqué. Ce thème de l’évolution des êtres selon leurs choix ou leurs traumatismes m’a apporté d’autres histoires.

Ce soir, j’en suis déjà à huit ou neuf. La joie m’empêche d’éprouver la fatigue.

Une certitude donc : voici un livre qui demande à naître.

 

*

 

Contrairement à ce que l’on pense, un livre de nouvelles est vraiment un livre, avec un thème et une forme. Si les nouvelles ont une autonomie qui permet qu’on les lise séparément, elles participent chez moi d’un projet global, lequel a son début, son milieu et sa fin.

L’idée du livre précède les nouvelles, elle convoque et crée les nouvelles dans mon imagination.

Ainsi avais-je conçu Odette Toulemonde et La Rêveuse d’Ostende.

Je ne constitue pas un bouquet en rassemblant des fleurs éparses, je recherche les fleurs en fonction du bouquet.

 

*

 

Parfois, il m’arrive d’écrire des nouvelles pour un événement, une cause, une commémoration. Ces nouvelles restent des feuilles volantes. Si un jour je les réunissais, je les nommerais Nouvelles rassemblées, afin de distinguer ce recueil des livres de nouvelles conçus comme une œuvre. Elles tiendront dans un volume, elles ne constitueront pas un volume.

 

*

 

« L’empoisonneuse »…

Comme toujours, le personnage auquel je prête ma plume m’a envahi. Me voilà métamorphosé en vieille dame – j’ai l’habitude – sérial killeuse de province – j’ai moins l’habitude… Comment les auteurs de romans noirs arrivent-ils à mener une vie normale ? Je crains pour mes proches… Depuis quelques jours, je deviens aussi vicieux que ma tueuse, je ne manifeste plus aucune charité, je tue les gens avec mes réflexions, j’en jubile. À la cuisine, au lieu de l’huile ou du vinaigre, je vois des fioles de poison, je rêve d’horribles choses en assaisonnant mes sauces. Hier soir, j’étais presque déçu de servir une fricassée de champignons qui ne comprenait rien de dangereux.

Même lorsque je ne rédige pas, le personnage ne me lâche plus. Il me hante et parfois parle à ma place. Non seulement le rôle me colle à la peau – ce n’est pas grave – mais à l’esprit. Il mobilise en moi tout ce qui lui ressemble. Si mon personnage est mauvais, il exalte ma méchanceté.

En écrivant La Part de l’autre, mon roman sur Hitler, j’avais déjà tremblé…

Cette nuit, j’étais tellement troublé que j’ai songé, pour me guérir, entamer une biographie de saint François d’Assise…

Ou de Casanova ?

 

*

 

Ces histoires parcourent les chemins de l’existence en se demandant s’ils sont les sentiers de la liberté ou les routes du déterminisme.

Sommes-nous libres ?

La question vit mieux que ses réponses, et survivra à toutes les réponses. Car il me semble malhonnête, ou cavalier, ou stupide, d’affirmer quoi que ce soit avec certitude.

Nous avons le sentiment de la liberté quand nous délibérons, hésitons, choisissons. Or ce sentiment n’est-il pas une illusion ? La décision prise ne devait-elle pas de toute façon être prise ? Si notre cerveau pose une option, n’est-il pas conditionné à la poser ? Et si c’était donc une nécessité déterminante qui emprunterait les habits du libre arbitre…

Les philosophes, choisissant le pôle Descartes – la liberté existe – ou le pôle Spinoza – elle n’existe pas –, s’opposent sans que ce combat dégage un vainqueur. Pourquoi ? Parce qu’ils se battent à coups d’arguments, pas à coups de preuves. Théorie contre théorie. Résultat : seul le problème demeure.

J’avoue que je suis plus touché par les partisans de la liberté, tels Kant ou Sartre, car j’ai eu l’impression en ma vie d’expérimenter ma liberté. En outre, j’ai besoin de croire à la liberté pour des raisons morales : il n’y a ni éthique ni justice fondées si l’homme n’est pas libre, auteur de ses actes, donc responsable ; pas de châtiment ni de mérite non plus. Blâme-t-on une pierre de tomber ? La punit-on ? Non.

Cependant, avoir besoin de la liberté pour des raisons morales, ce n’est pas savoir que la liberté existe. Postuler la liberté ne revient pas à démontrer la liberté.

La question subsiste.

Telle est l’intimité essentielle de la condition humaine :

vivre avec davantage de questions que de réponses.

 

*

 

En ce mois d’octobre, j’effectue une tournée aux États-Unis et au Canada anglophone afin de présenter la traduction anglaise de mon premier livre de nouvelles, Odette Toulemonde, lequel est devenu par la magie de la traduction The Most Beautiful Book in the World (Le Plus Beau Livre du monde, d’après le dernier récit du recueil), ce qui est certainement aussi le titre le plus modeste au monde.

Il rencontre un bel accueil. Tiens ! Cela signifie que la France a bonne presse en ce moment, car la réception réservée aux très rares livres français publiés ici reflète la santé des relations internationales. Je m’amuse d’apprendre qu’il n’y a que les Français pour mêler l’anecdote et la philosophie, pour parler avec légèreté et profondeur de sujets graves. Aujourd’hui on applaudit. À d’autres périodes, on me l’a reproché…

Durant ces festivals de littérature, lors des lectures publiques où je me contrains à utiliser la traduction américaine, les réactions des auditeurs et lecteurs m’enchantent. Ils se jettent ensuite dans la librairie attenante, parfois à court de volumes, et se disent fascinés par mon sens des détails.

Pourtant, il y en a si peu dans mes livres… Mais c’est à travers ces éléments que je raconte le tout. Vieille tradition française qui dit « la lame » pour « l’épée » ou « la voile » pour le bateau. On appelle cela la synecdoque – dire la partie pour le tout – et, au-delà du style, j’étends la synecdoque à la dramaturgie, au processus narratif.

Effectivement, cette contamination de la synecdoque est surprenante dans l’univers anglo-saxon où l’on produit de gros livres, systématiquement gros, chargés de détails et de descriptions, résultat d’un travail gigantesque de recherche et de documentation, ces livres où les informations se déversent pendant des centaines de pages.

Je considère que l’art de l’écrivain, tel l’art du dessinateur, consiste à opérer des choix : poser un cadre juste, déterminer l’instant le plus juteux à raconter, dire beaucoup avec peu.

 

*

 

Amérique toujours… J’éprouve un authentique bonheur à découvrir livres et écrivains que je ne connaissais pas ; avec eux je passe des soirées autour d’un verre à refaire le monde et à repenser la littérature comme si nous avions vingt ans… Leur politesse humble et leur respect pour les autres me touchent, m’inspirent.

Cette après-midi, dans un auditorium bondé, plusieurs écrivains se succédaient en lecture. Les textes étaient bons, tous lus par leurs auteurs américains ou canadiens, j’avais pourtant l’impression d’une cuisine insuffisante, qui nourrit sans rassasier.

Assurément, réduit à quelques pages, aucun extrait de ces romans n’était autosuffisant puisqu’il renvoyait à l’ensemble du livre.

Il m’était donc facile de monter sur l’estrade avec une nouvelle entière et de délecter l’audience.

Ce qu’il y a de merveilleux avec les Américains, c’est qu’ils sont fair play. Mes collègues auteurs, loin d’être jaloux de mon succès, m’ont chaudement félicité.

Là encore, je me suis dit que j’avais des leçons à prendre…

 

*

 

À Toronto, je bavarde avec un critique littéraire. Autour de nous, des piles de livres où tout se mêle, les romans commerciaux lancés par un marketing insensé, les œuvres littéraires, les romans de vedettes sportives ou audiovisuelles qui ne sont pas célèbres pour avoir écrit mais écrivent parce qu’elles sont célèbres, etc. Une sorte de nausée m’envahit que je ne lui cache pas.

— Comment faites-vous pour trier et distinguer ces livres ? lui demandé-je.

— Je compte les morts.

— Pardon ?

— Je compte les morts. Plus de deux morts, c’est un livre commercial. Un ou deux morts, c’est de la littérature. Pas de morts, c’est un roman pour enfants.

 

*

 

« Le retour ».

Je l’écris loin de chez moi, tel le marin de mon histoire. Allant d’une chambre d’hôtel à une autre, je suis torturé par la nostalgie des miens. Dans l’impatience de les rejoindre, je compose ce texte pour eux, afin que, éventuellement, à mon arrivée, ils devinent combien ils m’ont manqué, combien je les aime, et surtout combien j’aimerais les aimer mieux.

Le labeur absorbe les heures, les mesures du temps deviennent les phrases, lesquelles n’ont jamais la même longueur.

Si je pouvais travailler ma vie comme une nouvelle, je deviendrais peut-être un homme merveilleux…

 

*

 

J’avais toujours douté que Vancouver existât réellement.

Située à l’ouest de l’ouest, à l’autre bout d’une Amérique qui se trouve elle-même à l’autre bout de l’océan, cette ville était un lieu abstrait, spéculatif, tel l’infini en mathématiques. Vancouver me semblait un horizon qui, comme tout horizon, recule à mesure qu’on avance, l’Occident suprême, l’Occident lointain.

Occident lointain encore plus lointain que l’Orient puisque c’est le rêve et la détermination des hommes qui les ont poussés à s’aventurer jusque-là. J’imaginais donc mal qu’il y ait de vraies rues, de vraies gens, des magasins, des théâtres, des journaux locaux.

Me voici sur la presqu’île de Grandville, quartier de culture alternative, en face des immeubles de verre où passent des nuages rapides.

J’aime aussitôt cet endroit. Et j’aime les lecteurs aux visages si variés qui sont eux-mêmes des livres car tous incarnent un roman, l’histoire de leur arrivée ici, l’histoire de leur physique – indien, asiatique, scandinave, allemand, anglais –, l’histoire de leur vie reconstruite.

Vancouver me plaît tant qu’elle s’invite dans ma nouvelle.

Ce sera la patrie du « Retour ».

 

*

 

Revenu en Europe, je lisse les deux premiers textes.

Voyant l’autre jour quelqu’un grimacer au sujet des nouvelles, comme si ces récits courts signaient la paresse de l’auteur ou sa fatigue, je m’interrogeai sur le peu de considération qu’on éprouve en France pour cet art, malgré Maupassant, Daudet, Flaubert, Colette ou Marcel Aymé.

Préférer toujours le roman à la nouvelle, n’est-ce pas là une attitude de petit-bourgeois ? L’attitude qui pousse M. et Mme Fromage à acheter une peinture à l’huile pour leur salon au lieu d’un dessin ? « Un dessin, c’est plus petit, ça ne se voit pas de loin, et l’on ne sait jamais si c’est fini. »

Je me demande si ce n’est pas le mauvais goût cossu qui s’exprime. On veut de l’écriture pleine pâte, des chapitres avec des descriptions, des dialogues qui ont l’épaisseur du bavardage ; on exige des informations historiques si le roman est situé dans le passé, ou des dossiers journalistiques si cela se passe aujourd’hui. Bref, on aime le labeur, la sueur, la compétence affirmée, le travail qui se voit : on veut montrer la pièce aux amis, leur prouver qu’on ne s’est pas laissé plumer par l’artiste ou le marchand.

« Devant un roman de huit cents pages, s’exclame M. Fromage, on est sûr que l’auteur a travaillé. »

Peut-être pas, justement…

Réduire un récit à l’essentiel, éviter les péripéties inutiles, ramener une description à une suggestion, dégraisser l’écriture, exclure toute complaisance d’auteur, cela prend du temps, cela exige des heures d’analyse et de critique.

Au fond, si M. et Mme Fromage estiment que le roman « est plus de l’art que la nouvelle », c’est parce que c’est de l’art pompier.

 

*

 

En parcourant le paragraphe précédent, je me rends compte que je suis tombé dans le piège de la polémique : la pensée binaire.

Voilà que je pense comme ceux à qui je reproche de penser mal : j’oppose, je dualise, je valorise l’un contre l’autre. Stupide ! Penser, c’est accepter la complexité, or la polémique ne pense pas puisqu’elle réduit le complexe à deux.

En résumé, j’aime le roman autant que j’aime la nouvelle, mais chacun pour des raisons différentes.

 

*

 

Je reçois un prix en Italie pour La Rêveuse d’Ostende, mon deuxième livre de nouvelles. Ici, j’ai l’impression que les critiques ont parfaitement compris ce que j’essaie de faire car ils connaissent par cœur les Leçons américaines d’Italo Calvino, un de mes bréviaires. Qu’un intellectuel recherche la légèreté, la simplicité, ne les choque pas ; au contraire, ils applaudissent car ils savent combien c’est ardu. Avec la subtilité latine, ils ne confondent pas simplicité et simplisme.

Simplisme : l’ignorance des complexités.

Simplicité : les difficultés résolues.

 

*

 

À Vérone, j’apprends une jolie histoire.

Dans la première moitié du XXe siècle, un jardinier s’occupait d’entretenir le cimetière où se trouve le mausolée de Juliette. Les touristes venaient regarder sa tombe, les amoureux venaient s’y embrasser, et les malheureux y pleurer. Ému par les scènes auxquelles il assistait quotidiennement, le jardinier dressa des oiseaux pour que ceux-ci, à son ordre, viennent se poser sur l’épaule des âmes en peine, puis leur donnent, d’un coup de bec furtif, un baiser. Ce phénomène plut, intrigua, et, petit à petit, des lettres parvinrent du monde entier pour demander à Juliette des conseils amoureux.

Le jardinier prit l’habitude d’y répondre de sa belle plume en signant Juliette.

Lorsqu’il mourut, dans les années cinquante, les enveloppes continuèrent à s’amonceler avec, comme seule adresse, cette mention : « Juliette, Vérone, Italie ». Certains Véronais décidèrent de perpétuer cette pratique et ils créèrent le Club des Juliette, un groupe de sept femmes qui rédigeraient des lettres à l’intention des malheureux ou esseulés exposant leurs problèmes.

Hier soir, j’ai rencontré les sept Juliette d’aujourd’hui, des intellectuelles, des psychologues, des sociologues, des avocates qui correspondent avec des condamnés à mort du Texas ou un gardien de phare en Chine…

Étrange Vérone que les Italiens ont construite et qu’un anglais, Shakespeare, a rendue célèbre…

 

*

 

Comme d’habitude, je ne vis plus. L’écriture s’est emparée de moi et a placé tout ce qui ne la concerne pas en suspension. Mis entre parenthèses, je me réduis à un scribe, une main au service d’une urgence : les personnages qui veulent exister, l’histoire qui veut trouver ses mots.

Ces fêtes de décembre, je les traverse en fantôme. L’obsession me laisse quelques heures de répit où j’échange sincèrement avec mes parents, ma sœur, son mari, mes neveux, puis sitôt que je quitte une pièce, l’œuvre en cours se réempare de moi.

Parfois je me dis que l’écriture n’aime pas ma famille, mes amis. Telle une maîtresse intransigeante, elle m’isole, m’arrache à eux.

Sans doute est-ce pour cela que je les réintroduis, mes proches, dans le processus d’écriture. Je pense à eux, à leur future lecture, j’essaie de les surprendre, de les amuser, je parie sur ce que chacun appréciera ou non dans une page. Je les réintroduis comme lecteurs potentiels du texte que je rédige.

Mais sitôt en face d’eux, je ne suis plus là. Je fais semblant d’être moi et je me souviens qu’ils sont eux.

 

*

 

La nouvelle est une épure de roman, un roman réduit à l’essentiel.

Ce genre exigeant ne pardonne pas la trahison.

Si l’on peut utiliser le roman en débarras fourre-tout, c’est impossible pour la nouvelle. Il faut mesurer l’espace imparti à la description, au dialogue, à la séquence. La moindre faute d’architecture y apparaît. Les complaisances aussi.

Parfois, je songe que la nouvelle m’épanouit parce que je suis d’abord un homme de théâtre.

On sait depuis Tchékhov, Pirandello ou Tennessee Williams, que la nouvelle convient aux dramaturges. Pourquoi ? Le nouvelliste a le sentiment de diriger le lecteur : il l’empoigne à la première phrase pour l’amener à la dernière, sans arrêt, sans escale, ainsi qu’il est habitué à le faire au théâtre.

Les dramaturges aiment la nouvelle parce qu’ils ont l’impression qu’elle ôte sa liberté au lecteur, qu’elle le convertit en spectateur qui ne peut plus sortir, sauf à quitter définitivement son fauteuil. La nouvelle redonne ce pouvoir à l’écrivain, le pouvoir de gérer le temps, de créer un drame, des attentes, des surprises, de tirer les fils de l’émotion et de l’intelligence, puis, subitement, de baisser le rideau.

En fait, sa brièveté met la nouvelle au même plan que la musique ou le théâtre : un art du temps. La durée de la lecture – comme celle de l’écoute ou du spectacle – est régulée par le créateur.

La brièveté rend la lecture captive.

 

*

 

Je suis sensible à une chose dont j’entends peu parler : la juste taille d’un livre.

En tant que lecteur, j’estime que la plupart des livres que je parcours n’ont pas leur juste taille : celui-ci fait trois cents pages alors que le sujet en appelle cent, celui-là se limite à cent vingt tandis qu’il en commande cinq cents. Pourquoi la critique littéraire continue-t-elle à éviter ce critère ? Elle se contente généralement de souligner les longueurs, mais uniquement quand c’est terriblement flagrant.

Carence d’autant plus surprenante que, dans les autres arts, on mesure cette adéquation du fond et de la forme. En sculpture, on s’étonnera qu’un artiste cisèle un ensemble monumental dans une petite pierre ou découpe un pissenlit dans un granit de six mètres de haut ; en peinture, on saisit le rapport entre le cadre, sa dimension, et le sujet ; en musique, on juge parfois que tel ou tel matériel musical est insuffisant pour la durée de tel ou tel morceau. En littérature, jamais.

Je porte en moi cette conviction que chaque histoire a une densité propre qui exige un format d’écriture adapté.

Beaucoup de romans ne sont que du pâté d’alouettes : un cheval, une alouette, autrement dit davantage de remplissage que d’éléments purs. Bien souvent, ça tire à la ligne, les descriptions exhaustives virent au constat d’huissier, les dialogues miment la vie et détruisent le style, des théories se recyclent arbitrairement, les péripéties se multiplient comme un cancer.

Quand une maison d’édition new-yorkaise a publié Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran aux États-Unis, un des éditeurs m’a demandé si je ne pouvais pas recommencer ce récit de quatre-vingts pages pour en faire un minimum de trois cent cinquante pages en développant le destin de Mme Ibrahim, des parents de Momo, des grands-parents, des camarades d’école…

 

*

 

« Concerto à la mémoire d’un ange ».

Je l’écris sur la musique d’Alban Berg, qui m’ensorcelle et m’amène vers des sensations inouïes, des pensées neuves.

Ainsi je n’avais jamais noté combien l’âge nous rend libres. À vingt ans, nous sommes le produit de notre éducation mais à quarante ans, enfin, le résultat de nos choix – si nous en avons fait.

Le jeune homme devient l’adulte qu’a voulu son enfance. Tandis que l’homme mûr est l’enfant du jeune homme.

 

*

 

Peut-on changer ? Et surtout change-t-on volontairement ?

Me voilà encore, au cœur de ces histoires, confronté au problème de la liberté…

Pour les partisans du déterminisme, il est clair que l’homme ne change pas puisqu’il n’a aucune autonomie, aucun libre arbitre. La volonté, ce leurre, n’est que le nom donné au dernier conditionnement perçu. Si un individu devient différent, c’est sous l’effet de nouvelles forces cœrcitives – dressage social – ou d’un traumatisme. Sauf en cas d’usure intime de la machine, ça vient de l’extérieur…

Pour ceux qui croient à la liberté, l’affaire devient complexe. La volonté est-elle assez puissante pour altérer le tempérament ?

Oui pour certains, ces ambitieux que j’appelle les partisans de la sainteté. Qu’ils soient juifs, bouddhistes ou chrétiens, qu’ils soient même athées comme Sartre, lequel dans Le Diable et le Bon Dieu présente un héros, Gœtz, qui passe radicalement du mal au bien, ils croient à notre pouvoir complet de métamorphose.

Non, pour d’autres, comme moi, ces circonspects que j’appelle les réparateurs. L’homme ne change pas : il se corrige. Il utilise son tempérament d’une autre manière, il l’infléchit, le mettant au service d’autres valeurs. Ainsi, Chris, le héros du « Concerto à la mémoire d’un ange », a poussé dans le culte de la compétition, le rêve de l’excellence, influencé par une mère malheureuse et frustrée. Après son presque meurtre, choqué, il garde son caractère – énergique, combatif, épris de réussite -, mais il le met au service du bien. Il reste le même quoiqu’il s’éclaire différemment : à l’ampoule individualiste, il a substitué l’ampoule altruiste.

 

*

 

Force de la volonté.

Sans elle nous aurions tous cédé à des pulsions de violence. Qui, soudain envahi par la colère, la peur, la rage, n’a pas désiré, le temps d’un éclair, frapper, voire tuer l’autre ?

Souvent je songe que nous sommes tous des assassins. La majorité de l’humanité, celle qui se maîtrise, est composée d’assassins imaginaires ; la minorité d’assassins réels.

 

*

 

Marguerite Yourcenar disait : on ne change pas, on s’approfondit. Semblablement, André Gide conseillait de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant.

Lorsque la volonté s’abouche à l’intelligence, l’homme devient un animal fréquentable.

 

*

 

Bruno et Yann découvrent le « Concerto à la mémoire d’un ange ». Ils reviennent vers moi, émus, en me disant que j’ai écrit une belle histoire d’amour.

Étonnement. Je ne m’en étais pas rendu compte.

 

*

 

« Un amour à l’Élysée ».

En développant cette fable d’amour désynchronisée, je me sens presque au théâtre. Henri et Catherine sont des personnages forts, d’emblée spectaculaires. Virtuoses des apparences, porteurs de nombreux masques, ils ont la richesse des gens qui se contrôlent, la souffrance de ceux qui se taisent.

En même temps, la localisation du sujet tend des pièges : l’Élysée doit rester une toile de fond, le pouvoir un cadre justifiant que les êtres qui l’habitent craignent l’opinion.

J’ai été obligé de rédiger le début plusieurs fois pour trouver l’angle juste, celui, très simple, qui nous met en sympathie avec une femme isolée qui se sent abandonnée.

 

*

 

Si cette nouvelle, « Un amour à l’Élysée », clôt le livre, c’est parce qu’elle en donne les clés : comme Henri et Catherine, les hommes s’égarent dans les couloirs du temps, ils ne vivent quasi jamais les mêmes sentiments simultanément, mais subissent des décalages douloureux.

Ainsi l’empoisonneuse et son abbé se ratent…

Ainsi Greg, le matelot, oublie d’être père quand ses filles sont encore des enfants.

Ainsi Chris et Axel sont trop différents l’un de l’autre pour s’apprécier ; et quand ils changent, c’est symétriquement, ce qui reproduit la distance…

Si un jour, les explications nous permettent de comprendre ce que nous avons raté, elles ne le réparent pas.

La rédemption que permet la prise de conscience intervient souvent trop tard. Le mal est accompli… S’amender n’efface rien de ce qui a été commis. Les filles de Greg, le mécanicien du cargo, souffriront toujours d’avoir été mal aimées et peu regardées…

J’aurais pu appeler ce livre Les décalages amoureux.

 

*

 

Rita, la madone des causes désespérées, la sainte de l’impossible, surgit, tel un diamant à facettes dans ces histoires. Tantôt l’éclat est ironique, tantôt déclencheur, tantôt cynique, tantôt porteur d’espoir. Sa récurrence a l’ambiguïté du bien : ce qui apparaît bon à l’un provoque le malheur de l’autre, ce qui perd Paul sauvera Pierre.

Sainte Rita, c’est un objet qui ne raconte rien mais un objet par lequel on se raconte.

Ce leitmotiv n’est pas une explication donnée par moi, l’écrivain, plutôt une pique, une suscitation, un noyau mystérieux qui doit forcer le lecteur à réfléchir.

Ce matin encore, j’ai reçu des lettres de collégiens allemands qui avaient étudié Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. Au milieu de compliments, l’un d’eux se plaignait cependant : « Pourquoi n’avez-vous pas expliqué la raison pour laquelle Monsieur Ibrahim répète : « Je sais ce qu’il y a dans mon Coran » » ?

Je lui ai répondu en une phrase :

« Parce que je voulais que vous la trouviez par vous-même… »

 

*

 

Quand un livre est achevé, sa vie commence. À partir de ce soir, je n’en suis plus l’auteur. Ses auteurs seront désormais les lecteurs…

Voltaire disait que les meilleurs livres sont ceux écrits à moitié par l’imagination du lecteur. Je souscris à son idée, mais, au fond de moi, j’ai toujours envie d’ajouter : pourvu que le lecteur ait du talent…

 

*

 

Précision : que le lecteur ait, éventuellement, plus de talent que moi ne me gêne pas du tout. Au contraire…